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Vendée Globe

Armel Le Cléac’h : «On ne va pas refaire le match. J’ai gagné !»

C’est toujours impressionnant de voir un marin venant de vivre 74 jours en mer passer en quelques heures de la solitude et de la course à la liesse populaire et aux sollicitations de toutes sortes. En ouverture de la conférence de presse, le nouveau héros du Vendée Globe a été longuement ovationné à la hauteur de son exploit et de ce nouveau record autour du monde. Voici les premiers mots d’Armel, émouvant, sincère, heureux. Morceaux choisis.
  • Publié le : 20/01/2017 - 07:07

arrivée Le Cléac"hChampagne ! Le vainqueur du 8e Vendée Globe peut laisser éclater sa joie après 74 jours de course maîtrisée.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

L’émotion
«Je suis toujours dans l’émotion de l’arrivée, partagée entre l’envie de pleurer et une immense joie. C’est très fort, car c’est incroyable de gagner le Vendée Globe. Je n’ai pas eu cette chance il y a huit et quatre ans avec de belles deuxièmes places. Comme on dit, seule la victoire est belle ! Et là, je mesure ma chance de l’avoir remportée avec toute une équipe et un sponsor en or. On s’est donné les moyens. C’était l’objectif clairement annoncé. L’émotion est à la hauteur de cette réussite.»

Alex Thomson
«Il m’a clairement poussé jusqu’au bout, jusqu’à quelques heures avant l’arrivée. Ça a été compliqué et la bagarre a été intense. La descente de l’Atlantique a été très rapide. Alex a prouvé son potentiel de vitesse et a su faire la différence. Il a fallu que je m’accroche face à ce train d’enfer qu’il imposait. Ensuite, il y a eu les mers du Sud où je m’en suis bien sorti. J’ai essayé de naviguer fort de mon expérience et du travail sur le bateau que je maîtrisais bien. Ça a porté ses fruits car on est sorti avec deux jours d’avance au cap Horn. Je pensais que le plus dur était fait, car j’avais le sentiment d’avoir marqué un petit avantage. En fait, notre duel a été différent qu’avec François (Gabart) il y a quatre ans. A l’époque, nous étions toujours à moins de 30-40 milles et surtout on alternait en tête de course. Là, le scénario a été très différent, et Alex m’a mis beaucoup de pression. Je sentais qu’il ne lâchait rien non plus. Il a fini 3e il y a quatre ans, 2e cette année. Je suis vraiment content de l’avoir battu, car c’est un sacré client !»

arrivée Le Cléac"hAvant la conférence de presse, "le Chacal" rendit publiquement hommage au public venu l'acclamer malgré le froid et qui lui offrit un triomphe lors de la remontée du chenal des Sables.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

La remontée de l'Atlantique
«La remontée ne m’a pas du tout été favorable ! L’anticyclone : je me suis dit bon ok ! Il va me reprendre 600 milles, c’est bon ! Le pot au noir : ok ça ne marche pas, c’est bon ! Puis ensuite il y a eu cette zone de transition après les Canaries : là, je me suis dit "ce n’est pas possible ! J’ai la schcoumoune…" Et pour finir on fait le grand tour quasiment par le Fastnet. Je me suis demandé si on n’allait pas aller tirer un bord dans les cinquantièmes Nord, aller tutoyer les icebergs. J’ai failli appeler la direction de course pour leur demander s’il était prévu une ZEA comme zone d’exclusion arctique ! Ce qui est clair, c’est que la météo a favorisé Alex, qui lui a saisi sa chance et des opportunités pour revenir à chaque fois et de plus en plus près. Il m’a donné beaucoup de fil à retordre. Il fallait être costaud mentalement, et c’est aussi pour ça que, tout à l’heure, après avoir passé la ligne d’arrivée, je me suis un peu lâché. Ça ne fait pas 24 heures que je suis sous pression, c’est comme ça depuis le cap Horn ! Je ne cessais de me dire que j’allais finir par souffler un peu, et avoir un peu de chance… et pan, je reprenais un coup de massue sur la tête. Mais bon, j’étais toujours devant, je ne lâchais rien. J’ai reçu beaucoup de messages de soutien de toute part me disant "ça va le faire, ça va le faire, on est tous avec toi, on va mettre des cierges" et puis à la fin, je ne savais plus qui y croyait.»

Tout en maîtrise
«J’ai essayé de naviguer à ma façon, comme j’ai appris depuis des années. Mener un monocoque 60 pieds IMOCA équipé de foils nécessite de naviguer différemment, notamment dans la gestion de la haute vitesse. J’ai toujours eu la sensation d’être bien avec le bateau, de ne pas le faire souffrir, de savoir accélérer au bon moment dans les phases de transition, pour être rapide. J’ai fait quelques erreurs météo, j’ai manqué des petits coups, mais je pense avoir bien navigué dans l’Indien et surtout dans le Pacifique, où c’était un réel plaisir de faire de la navigation stratégie. De toute manière, c’est ce qui me passionne en course. C’est un jeu d’échec permanent de trouver le bon chemin météo et d’essayer de faire la route idéale, et ça se joue sur de petits détails. Ça s’est bien goupillé et ces moments-là ont été de réels plaisirs.»

arrivée Le Cléac"hA la proue de Banque Populaire VIII juste après le passage de la ligne. "C’est de loin le meilleur bateau que j’ai eu en termes de performance comme de fiabilité," déclarera le vainqueur. Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Banque Populaire VIII
«Ce bateau, c’est une super histoire ! Il est né du dernier Vendée Globe. Il y a quatre ans juste après mon arrivée, mon partenaire m’a demandé immédiatement si je voulais y retourner. Je n’avais pas du tout digéré ma déception de finir 3 heures 17 derrière François (Gabart). Je leur ai dit de me laisser quelques jours de réflexion, et quelques semaines plus tard, j’ai dit oui évidemment ! Ce projet était de construire un nouveau bateau, fruit de l’expérience de deux Vendée Globe et de ma «dream team» avec leur savoir-faire et leurs compétences multiples. C’est de loin le meilleur bateau que j’ai eu en termes de performance comme de fiabilité. Ce n’était pas forcément le plus rapide à toutes les allures, mais c’était un bateau très polyvalent, et pour moi c’était très important dans les phases de transition. Ça ne sert à rien d’aller très vite à une allure sur trois-quatre jours, si derrière c’est pour perdre 100 milles quand la météo change. Banque Populaire VIII est un bateau assez complet et qui, je crois, me ressemble. Et à l’arrivée, il a fière allure, et c’est pour ça que je l’ai remercié, car il n’avait pas craqué ! On a vécu ensemble toute une histoire. Je dis on car c’est lui et moi, et l’équipe.»

La perte de son J1
«Des problèmes, on en a tous eu, et ça fait partie du Vendée Globe. Je m'en souviens très bien, j'avais un rendez-vous téléphonique avec une journaliste de l’Equipe. Les conditions étaient parfaites et Banque Populaire filait à 20 nœuds. J'allais me mettre à la table à cartes et j'entends un grand bang. Et là je vois mon J1 (génois médium) par terre. Le hook qui tient la voile était cassé en tête de mât. Pendant que je récupérais la voile, le téléphone ne cessait de sonner. Effectivement cette voile-là, je n'ai pas pu l'utiliser du 13 décembre à la fin. C'était une voile qui fonctionne bien au près, donc c'était un petit peu compliqué. Et deux jours après, l'équipe m'envoie un message pour me dire qu'il y avait un risque pour que les autres hooks du J2, J3 et des gennakers lâchent également, pour cause de sous-dimensionnement de la part du fournisseur. J'ai donc vécu avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Finalement, ça a tenu ! Merci, je touche du bois. Ça a été le seul point compliqué pour nous. Je n'ai pas eu de problème à cause d'OFNI, donc mis à part ce problème-là, le reste a été parfait. C'est sûr que s'il n'y avait pas eu ce souci, j'aurais été un petit peu plus vite. Mais on ne va pas refaire le match. J'ai gagné !»

Equipe Banque PopulairePhoto de famille du skipper avec son équipe qui lui a offert un bateau parfait, le seul vrai souci technique ayant été le fait d'un fournisseur et non de la préparation.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Les foils
«Les foils, c'est la réussite d'un pari lancé avec des architectes il y a trois ans. Au départ on était sceptique, puis on y a cru. Avec Banque Populaire on a été les premiers à tenter. On a équipé un Mini 6,50 pour valider in situ. Finalement, on a prouvé que cela marchait, les trois premiers étant des foilers. Donc c'était le choix qu'il fallait faire. Je suis content, on est allé au bout de la démarche. Moi j'ai géré à ma façon, je n'ai pas tout le temps mis le foil parce que soit la mer n'était pas bonne, soit ça allait trop vite. On ne le met pas à 100 % du parcours. Quand il fallait mettre un petit coup d'accélérateur au bon moment je le mettais. Par exemple, lorsqu’ Alex a battu le record de vitesse sur 24 heures il y a quatre jours, j'avais mis mon foil car là il n’était pas question de perdre du terrain. J'étais à fond dessus et c'est passé. Finalement, je n'ai pas battu le record, mais je n'ai pas perdu trop de milles, donc ça s'est plutôt bien passé.»

Le physique
«Lors de mon premier Vendée Globe en 2009 j'étais arrivé épuisé, j'avais perdu 10 kilos car j'avais mal géré la nourriture. Il y a quatre ans, j'étais en forme physiquement, mais déçu. Aujourd'hui, ça fait cinq à six jours que je suis en mode Figaro, et donc j'ai peu dormi. Mentalement, je suis allé très loin dans mes ressources. Je me suis fait violence car je me suis dit que je ne pouvais pas perdre cette course. Je me suis battu jusqu'au bout, j'ai peaufiné le moindre réglage, choqué un centimètre par ci, repris un centimètre par là. Je ne voulais pas avoir le moindre regret ensuite.»

arrivée Le Cléac"hRetrouvailles avec ses enfants ! Armel Le Cléac'h devra pourtant se soumettre très vite à des obligations parisiennes qui vont de nouveau l'écarter de chez lui.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Les jours à venir
«J'appréhende un peu. Je prends les choses comme elles viennent. J'ai la chance d'être bien entouré. Ça ne va pas être de tout repos car je dois aller à Paris. Je ne vais pas rentrer chez moi à Gouesnach tout de suite ! Mais je suis très heureux de ce qu'il va se passer, c'est du plaisir de raconter, d'échanger. C'est un projet de dix ans, dix ans de ma vie. Trois fois le Vendée Globe et trois fois jusqu'au bout. Je profite. Je savoure.»

arrivée Le Cléac"hAprès deux deuxièmes places, Armel Le Cléac'h a enfin gagné le Vendée Globe ! Il est aussi jusque-là le seul marin l'ayant terminé trois fois.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Classement vendredi 20 janvier à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), arrivée le 19 janvier à  16 h 37'46''. temps de course : 74 j 3 h 35'46''. Moy : 13,77 noeuds. 
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 9,4 milles de l'arrivée (ETA à 8 heures ce vendredi)
3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ) à 543 milles       
4.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), à 1 794 milles
5.       Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), 1 806 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.